Brebis dans un champ d'oliviers

L'histoire du véganisme. Partie 1: des hominidés à l'Antiquité

Par Caladhiele

L'histoire du végétarisme commence par une apparente contradiction. Au verset 28 du premier chapitre de la Genèse, Dieu accorde à l'homme la domination sur les animaux.
Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre.
Génèse, verset 28

Au verset 29, il précise ce qu'il mangera. Des plantes. Des fruits. De la chair, il ne fait pas mention.

Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture.
Génèse, verset 29

La tension est là, inscrite dans l'espace de quelques lignes. Trois mille ans de débats philosophiques ne l'auront pas résolue.

D'où vient le végétarisme ? Comment a-t-il traversé les siècles ? Ce texte est le premier d'une série consacrée à ces questions et à l'histoire du végétarisme (puis du véganisme).

Une histoire longue. De celle qui commence bien avant qu'on ait un mot pour la nommer.

Le rêve d'un monde sans sang

Pendant des millions d'années, nos ancêtres ont vécu de ce que la terre offrait sans qu'on la force. Les analyses dentaires des premiers hominidés sont pointent vers une vision claire : la viande, quand elle arrivait, relevait de l'aubaine. Un charognage opportuniste plus qu'une vocation.

Puis, le climat s'est durci. Glaciations et périodes d'aridité ont rétréci le garde-manger végétal. L'humanité s'est adaptée. Il y a 2.5 millions d'années environ, apparaissent en Afrique de l'Est les premières preuves archéologiques de boucherie.

Le tournant était pris.

Cependant quelque chose, dans la mémoire collective, n'a jamais tout à fait accepté ce virage. Les sont là pour en témoigner. Après tout, l'Eden biblique n'est-il pas un jardin plutôt qu'un abattoir ?

, au VIIIe siècle avant notre ère, a donné un nom à cette nostalgie de ce temps sans violence: l'âge de la race d'Or. Une époque où la terre donnait ses fruits d'elle-même. Où les oiseaux, selon , volaient sans crainte, car rien n'était encore sournois. Où les autels, selon , ne fumaient pas du sang des taureaux.

Le récit varie selon les latitudes mais l'intuition demeure : manger l'animal, c'est avoir perdu quelque chose. Une innocence, peut-être.

Histoire du végétarisme: les premiers pas

Cet Âge d'Or, certains ont décidé qu'il pouvait, peut être, se vivre à nouveau. Et c'est dans la péninsule indienne que le rêve a commencé à prendre racine.

L'Inde, ou le chemin du retour vers l'Âge d'Or

Comment retrouver un monde où le sang ne serait plus versé ? Dès 800 avant notre ère, les ont proposé une réponse.

Tuer un animal, c'est prendre le risque de défaire un très long chemin.

Pour ces auteurs, l'âme (l'atman) circule entre les corps. Humain aujourd'hui, animal demain. Dans ce grand cycle, les deux ne sont que simples voyageurs. Des formes vivantes en transition. Le karma détermine la trajectoire. Chaque acte pèse, chaque violence laisse une trace. Tuer un animal, c'est prendre le risque de défaire un très long chemin.

De cette vision est née l'Ahimsa, la non-violence absolue envers tout ce qui vit. Vertu fondamentale de l'hindouisme et du bouddhisme, c'est dans le jaïnisme qu'elle s'exprime le plus radicalement. Ainsi de ses moines, marchant avec précautions afin d'éviter d'écraser un insecte en chemin.

Le bouddhisme fut moins extrême dans ses pratiques, mais tout aussi ferme dans ses principes. Le condamna les sacrifices d'animaux et interdit à ses disciples de vivre du commerce de la chair.

Au IIIe siècle avant notre ère, l'empereur , converti après une guerre sanglante qui lui inspira le dégoût de la violence, fit de cette éthique une politique d'État. Il interdit les sacrifices, remplaça les banquets de viande par du riz et des légumes, sanctuarisa les forêts et fonda des hôpitaux pour animaux. Par remords, puis par conviction, il devint ainsi le premier souverain végétarien de l'histoire.

Pythagore, ou l'idée qu'on mange peut-être sa grand-mère

À l'autre bout du monde connu, une intuition tout à fait semblable prenait forme.

Au VIe siècle avant notre ère, dans le bassin méditerranéen, un culte étrange refuse de sacrifier des animaux. Les mangent végétarien, évitent la laine, et poussent la logique jusque dans la mort : pas de linceul en étoffe animale. La laine appartient au mouton, même quand le mouton n'en a plus besoin.

C'est dans ce climat que Pythagore (oui celui du théorème) élabore sa doctrine.

L'idée centrale tient en un mot : . L'âme ne meurt pas avec le corps. Elle voyage, se glisse d'une enveloppe à l'autre. Humaine aujourd'hui, animale demain, humaine à nouveau peut-être. Pythagore prétendait d'ailleurs se souvenir de ses vies antérieures. Il avait été, disait-il, un guerrier troyen.

Sans avoir jamais voyagé vers l'Orient, ses propres chemins l'avait mené aux mêmes conclusions.

On ne sais jamais vraiment qui l'on tue

La conséquence éthique de cette philosophie est importante. Si les âmes circulent, alors l'animal que l'on s'apprête à manger a pu être quelqu'un. Un ami. Un ancêtre. rapporte que Pythagore instaurait chez ses disciples une terreur sacrée : celle du parricide involontaire. Après tout, on ne sait jamais vraiment qui l'on tue.

De cette intuition découle ce que Pythagore appelait la « parenté universelle ». Tout ce qui respire, tout ce qui sent, appartient à la même famille. Les éléments sont partagés, la vie est commune, l'esprit qui traverse le monde est unique. Dès lors, tuer un animal devient une injustice. Une impiété. On frappe un parent sans le reconnaître.

Le sang appelle le sang.

Mais Pythagore voyait plus loin encore. Pour lui, la violence forme un engrenage. On commence par tuer des bêtes, d'abord pour se défendre, puis pour se nourrir, enfin par habitude. Le cœur s'endurcit. La main s'assure. Et un jour, on passe aux hommes. Le sang appelle le sang. La cruauté envers l'animal appelle la cruauté envers l'humain.

L'inverse est aussi vrai : renoncer à la chair, c'est désarmer quelque chose en soi. C'est retrouver, peut-être, un peu de l'Âge de la race d'Or.

L'idée a survécu à son auteur. Longtemps.

Jusqu'au XIXe siècle, on ne disait pas « végétarien », le mot n'existait pas encore. Celles et ceux qui refusaient de manger de la viande suivait donc un « régime pythagoricien ».

Vingt-cinq siècles de postérité pour une intuition née dans une secte de mathématiciens mystiques qui refusaient aussi de manger des fèves. Mais c'est une autre histoire.

Le monde romain, l'éthique sans la mystique

Dans le monde romain, la réflexion prit un autre chemin. Moins mystique, plus analytique.

Plutarque : l'Homme sans griffes

, au Ier siècle de notre ère, ne croyait pas nécessairement à la transmigration des âmes. Mais il était observateur. L'Homme, notait-il, n'a ni les griffes du lion, ni le bec du vautour, ni les crocs du loup. Il doit cuire la chair, la couvrir d'épices, la déguiser sous les sauces pour la rendre supportable. L'Homme, un carnivore, vraiment ?

Auteur de l'un des premiers plaidoyers en faveur d'un régime végétarien, il dresse dans deux textes restés célèbres, une critique virulente de la consommation de viande. Celle-ci serait immorale, inutile et contraire à la nature humaine.

On peut voir clair et marcher de travers.

Lui-même, pourtant, n'était pas végétarien. L'habitude et la contrainte sociale était plus forte que la conviction. L'ironie n'est qu'apparente. On peut voir clair et marcher de travers. Les philosophes le savent mieux que personne.

Porphyre, ou la justice due à tout ce qui sent

, deux siècles plus tard, poursuivi le travail. Son traité De l'abstinence reste le texte le plus complet que l'Antiquité nous ait laissé sur la question du végétarisme. Il s'attaqua aux Stoïciens, qui affirmaient que les animaux étaient dépourvus de raison. Absurde, répondait-il. Les animaux pensent, se souviennent, communiquent entre eux selon des lois que nous ne comprenons pas.

Il posa également sur la table une question somme toute assez logique : nous accordons protection et justice aux enfants, aux malades, aux hommes dont l'esprit vacille. Pourquoi ? Parce qu'ils souffrent, parce qu'ils sentent. Dès lors, pourquoi refuser cette même justice à un animal qui, lui aussi, sent et souffre ?

Pour Porphyre, la réponse était simple. Manger de la chair alors qu'on peut s'en passer, c'est céder au plaisir frivole. C'est une tyrannie. La justice, elle, consiste à ne nuire à rien de ce qui est sensible. La même idée, encore et toujours.

Avec lui, l'Antiquité avait tout dit, ou presque.

Histoire du végétarisme : une question ouverte

Des Upanishads à Porphyre, quinze siècles d'arguments s'étaient accumulés. On aurait pu croire la question réglée. Elle ne l'était pas.

La suite de cette histoire traverse le Moyen Âge, avec ses hérésies et ses saints, puis la Renaissance, où l'on redécouvrira les anciens.

Brebis dans un champ d'oliviers
Brebis dans un champ d'oliviersCrédit : @amandebasilic